Jo Le Guen

Mais tu rêves Jo !

De tout ce qu’on a pu me dire dans ma vie, cette phrase correspond à mon parcours.

Elle m’a été assénée en 1997 lorsque j’envisageais de participer à une course à la rame
à travers l’Atlantique avec un détenu, Pascal, 34 ans, 14 ans passés derrière les barreaux.
Et pour faciliter la chose, sur un bateau construit en prison par des détenus.

Bien sûr que je rêve.

Mais le rêve est devenu réalité puisque le bateau a été construit par des détenus
de la Maison Centrale de Moulins, l’établissement le plus sécuritaire de France.
34 bateaux au départ, des équipages provenant de 10 nations.
Pascal et moi avons terminés seconds.

Je rêve bien entendu, mais comment avancer sans rêver ?

Pour la petite histoire, sur le bateau vainqueur, un néo-zélandais, l’un des deux compères était policier. C’était bien la première fois qu’un détenu faisait tout son possible pour essayer de rattraper un policier… 🙂

Mes origines, l’île Molène, mon parcours à la voile sur les mers, m’ont poussé à tenter
une traversée de l’Atlantique à la rame sur les traces de Gérard d’Aboville en 1995.
Je l’ai faite en 103 jours, pour les Sauveteurs en Mer, des Etats-Unis en Bretagne.

A l’île Molène, à l’époque de ma jeunesse, 2 balises dans la vie des habitants, l’église et le canot de sauvetage. Il m’a semblé évident que le molénais que j’étais (et que je suis toujours) porte les couleurs du symbole du lien social dans les ports de pêche, à fortiori dans une île, le canot de sauvetage.

Dans le livre qui raconte sa traversée du Pacifique Gérard d’Aboville écrivait avoir reçu des lettres de détenus qui l’avaient suivi. Sa traversée en solitaire d’un océan les avait aidés dans leur propre traversée dans le monde carcéral. Gardé cela dans un coin de ma tête.

Peu avant de partir rejoindre mon bateau aux U.S.A, j’appelle la prison de Brest pour leur proposer de venir présenter mon projet de traversée. Accord immédiat. Première visite en prison.

Cette traversée m’a fait découvrir la beauté de la lenteur et le fait d’être, sur un bateau à rame, beaucoup plus proche d’un océan qu’on ne l’est sur un voilier où le navigateur n’est qu’un intermédiaire qui doit gérer 2 couples, la coque et la quille d’une part, le mât et les voiles d’autre part.

De retour au pays, ma première visite a été pour la prison de Brest où je suis allé raconter ma traversée, ce qui, de fil en aiguille, m’a amené à faire 90 conférences dans les prisons françaises en 1996.

Expérience très forte.

Entretemps j’avais appris que Chay Blyth, co-auteur de la première traversée de l’Atlantique nord à la rame en 1966, organisait en 1997 la première course à la rame en double sur un parcours météorologiquement clément, des Canaries aux Antilles.
Mes visites en prison ont fait germer dans mon usine à rêves l’idée d’une participation à cette course avec un détenu en fin de peine pour parler de la réinsertion, et tant qu’à faire, pourquoi pas sur un bateau construit par des détenus dans une prison ?

Mais tu rêves Jo…

L’Homme est certainement insatisfait par nature.
Faisant partie de cette engeance, je le suis, comme tout un chacun.
C’est pourquoi après avoir ramé en compagnie des fous de bassan,
l’envie m’est venue d’aller discuter avec les albatros.
Ceux-ci vivant dans le Grand Sud, il me fallait trouver un trajet adapté.
Tant qu’à faire la version deluxe, Nouvelle-Zélande – le Cap Horn.
Un pur délire, mais tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.
Et tant qu’à aller ramer sur ces mers hostiles, autant le faire pour une vraie bonne cause, sensibiliser le public à la pollution des océans.
Mon bateau s’appellera donc Keep it blue.
Le naufrage de l’Erika, 2 mois avant mon départ, est venu confirmer, si besoin était, l’intérêt de ma démarche.

Une piqûre de quelque animal indéterminé, sur terre alors que je préparais mon bateau, dégénéra en infection qui dégénéra elle-même en gangrène ce qui me contraint à interrompre ma traversée à mi-parcours après 2 mois de mer.
Je montais sur un des rares bateaux croisant dans ces parages plutôt hostiles et fus débarqué au Chili où l’on m’amputa de 8 orteils. Les 2 derniers furent sacrifiés à l’hôpital de Brest.

J’avais été endormi pour refaire mes pansements. De retour dans ma chambre, encore à moitié dans le coaltar (pour reprendre une expression maritime) je reçus la visite du chirurgien qui venait de me refaire mes pansements. Avec un grand sourire il me dit : »Jo, je t’ai symétrisé. »
Je n’avais jamais imaginé pouvoir être symétrisé ! En fait, il avait jugé que le 2 orteils qui me restaient (et qui étaient âbimés) allaient me gêner dans ma rééducation et par la suite dans ma façon de marcher, il a donc décidé de leur faire subir le même sort que les 8 premiers !
D’où la symétrisation !!

De retour chez moi, 5 mois après le naufrage de l’Erika, devant laisser du temps à mes pieds pour se remettre d’aplomb et à ma tête pour se remettre à l’endroit, je me plongeais dans les conventions Fipol pour essayer de comprendre de quoi était faite la sauce à laquelle allaient être mangées les victimes de l’Erika et aussi comprendre ce qu’il y avait de neuf au pays des marées noires depuis le traumatisme Amoco Cadix.

Cela prit quasiment 5 ans de ma vie, me valut quelques déboires et me permit de co-réaliser un documentaire de 52 minutes sur l’histoire des marées noires depuis l’acte I de ces tragédies :
le naufrage du Torrey Canyon le 16 mars 1967.

Mes aventures maritimes se poursuivirent en 2006 où le participais à une course à la rame en solitaire du Sénégal en Guyane. J’avais appelé mon bateau “L’homme ou le marché” car à l’époque, quelques mois avant l’élection présidentielle, ce débat me semblait d’importance.
Un chavirage dans la barre au départ m’a fait prendre 2 jours de retard.

Je suis revenu au contact des premiers mais me suis fait embarquer par un courant que l’on peut qualifier de contraire et me suis retrouvé coincé dans les mangroves brésiliennes à l’embouchure de l’Amazone.
Fin des courses.

Au début de l’année dernière, ma compagne posa ma candidature à un rôle de vieux marin échoué dans une cité HLM pour un court-métrage financé par Brest Métropole Habitat, l’organisme de gestion des logements sociaux de Brest et sa périphérie.
Je fus retenu et me voilà jouant le rôle d’Hervé dans “Le Large”.

Cela a dû remuer des choses enfouies quelque part dans ma mémoire.
Il ne faut jamais croire un marin lorsqu’il dit qu’il ne retournera jamais naviguer.
J’en sais quelque chose, je me le suis dit quelquefois.

La mer est sûre de nous reprendre un jour.

Début avril 2016, lors d’un repas avec des amis, je parlais d’un de mes fantasmes, dériver dans l’Atlantique des Canaries aux Antilles sur une espèce de péniche qui ferait bar, épicerie, quincaillerie, boîte de nuit, où les voiliers en route pour les Antilles s’arrêteraient boire un p’tit coup ou acheter une clé de 17 avant de reprendre leur route.
Total délire.
Quelques jours passent, et me revient en mémoire un fait vieux de 21 ans qui s’est passé en 1995 lors de ma traversée de l’Atlantique Nord à la rame.

Il faisait beau. Mer calme. Je vis approcher de moi, ou plutôt moi d’elle, une bouteille en plastique type 1,5 d’eau minérale. Elle flottait quasi debout car il y avait du liquide à l’intérieur.
Je l’attrapais par le goulot et allais la faire rejoindre ma poubelle lorsque je remarquais toute une activité sur la partie immergée : algues, tout-petits crabes, tout-petits poissons.

Je n’ai pas hésité, j’ai opté pour la vie plutôt que pour la dépollution et ai laissé ce petit monde poursuivre son bonhomme de chemin, non sans leur trouver une place bien au chaud dans ma mémoire.

21 ans plus tard, tel un diable sortant de sa boîte, cette bouteille s’inscrivit en fond d’écran dans mon champ visuel. Et là, tel Jake Blues dans les “Blues brothers”, je reçus l’illumination. Moi, ce n’était pas “L’orchestre !” mais “La dérive !”.

Nous allons dériver des Canaries aux Antilles pour observer, photographier et filmer le développement de la vie sur un mobile en déplacement lent à travers un océan et tant qu’à faire, proposer à des scientifiques, s’ils y voient un intérêt, de prendre tout un tas de mesures de l’air et de l’eau, en surface et en profondeur tout au long du trajet.

C’est dit. Il ne reste plus qu’à le faire.

Comme on dit en Bretagne : “Entre le dire et le faire, il y a la mer”.

Ainsi va la vie…

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